Hommage à Frédéric Mistral

Hommage à Frédéric Mistral

 

VENT DU LARGE

 

Sans trop forcer le trait, on pourrait considérer que Frédéric Mistral est à la littérature française ce que son vent éponyme est à l’atmosphère : une force tourbillonnante, puissante et entêtante, en suspension comme les points dont le poète use pour laisser au lecteur la liberté de ponctuer sa pensée.

 

Une force de celles capables d'agacer les humeurs académiques les mieux réglées, non pour affaiblir le verbe ou brouiller sa portée mais pour mieux servir une précision qui, pour refléter sa propre culture, doit s’exprimer dans son propre langage.

 

Si la langue a du génie, c'est celui de la terre et des hommes qui en ont cultivé les accents en notre lumineuse Provence, terre d'éclosion du Félibrige, son miroir culturel. 

 

Mais ne nous trompons pas, cette « écriture d’Oc », au service d’un nouveau champ poétique et littéraire, n’est pas une offense à notre Français (et à tout le chemin parcouru depuis Villers Cotteret). Une intelligence aussi sensible n’était pas faite pour mener le combat de l’exclusion mais celui de l’ouverture.

 

Frédéric Mistral est né au seuil de la Monarchie de Juillet. Il est mort à celui de la grande guerre. Ces repères l'inscrivent dans le temps d’une France traversée par des incertitudes et des révolutions, par des bonds et des remous, au sein desquels il a trouvé sa fixité dans le langage de ses racines, porté jusqu'à la maturité du prix Nobel. 

 

Quelle merveilleuse reconnaissance pour le grand homme provençal dont les textes côtoient  ceux des grands talents de son temps aux accents plus pointus. Lamartine, qui n’est pas le moindre des génies, n'a t-il pas été le meilleur ambassadeur de l'œuvre de Mistral !

 

D'académique, le petit Frédéric a les bases et la rigueur. C'est en cela que le Félibrige est un mouvement de fond, durable, structuré et pensé. Il n'a rien de la caricature outrancière d’une Provence folklorique dont certains pourraient sourire avec condescendance.

 

Cette vision-là serait une tromperie, une insulte et une griffure faite à notre âme provençale qui, comme les autres expressions régionales, est constitutive de notre identité collective. Les racines du Félibrige sont solides et anciennes, elles plongent en profondeur dans la terre du sud, elles racontent une histoire pleine de nuances et de subtilités dont nous avons le respect et dont nous cultivons le riche héritage. 

 

Et si nous sacrifions à l'exercice de la modernité (ou de la transposition), la tentation est forte de rapprocher ce legs culturel de la question de l'identité telle qu'elle se pose aujourd'hui d'une façon générale et à Cannes de façon plus singulière.

 

Notre ville est traversée par la culture et les influences de la Provence et de la Cote d'Azur (invention géniale et récente). Ce carrefour la rend fertile et nourrit son identité de « village global ».

 

Notre belle cité cannoise s’est forgée dans ce double mouvement ; elle est pétrie des ces appartenances venues des terres et ouvertes sur la mer. Elle réunit deux mondes abreuvés à des sources devenues  amies et « tressées » par des années de rayonnement commun. 

 

Ignorer cela, voire opposer cela, c’est passer à côté de ce que nous sommes et, surtout, passer à côté de ce que nous devons être : locaux et mondiaux. C’est condamner notre ville à n’avoir qu’une âme hémiplégique, infirme d’une partie d’elle-même, et allant claudiquant vers un avenir alors incertain.

 

Cannes est une ville de fidélité à ses racines autant que d’ouverture au monde. C’est ma vision de Cannes, parce que c’est simplement la réalité de son histoire et encore plus la force de son destin.

 

Nos racines sont celles de Mistral bien sûr, elles renvoient aux belles images et aux sonorités épiques de Mireille (Mirèio), elles doivent aussi beaucoup au coup de foudre détonateur et bienfaiteur de Lord Brougham qui, d’une façon certaine, a été le complice « collatéral » de notre identité.

 

Respecter la terre, la langue et la culture de nos ancêtres, sans renier l’immense apport d’influences nouvelles tout aussi puissantes et fondatrices, voilà une jolie convocation de l’histoire et une belle promesse d’avenir.

 

Tout cela montre bien que les hommes fabriquent la mémoire des pierres au moins autant que les pierres fabriquent la destinée des hommes. Et pour ne pas abandonner Mistral, sachons rappeler la très belle phrase d’un poète d’un autre genre, René Char : « vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ». Ainsi nous donnons du sens et de la densité à notre identité, dans toutes ses composantes qui en font le plus beau des Arlequins, fidèle à tous ses passés donc fidèle à son avenir provençal et mondial. 

 

A Cannes, le Mistral devient vent du large.

David Lisnard, le 23 mars 2012

 

 

 

 

Au sujet de cet article

24 mars 2012 - 8 h 51 min

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2 Commentaires

  • Gerard Molter 25 mars 2012 - 7 h 48 min

    Une citation de Frédéric Mistral, dans l'actualité : « Il est bon d'être charitable, mais il vaut mieux tuer le diable que, par excès de vertu, te laisser tuer par lui. » [Les Olivades]

  • Sébastien Copin FN 25 mars 2012 - 15 h 58 min

    Cette citation intéressante est lourde de sens ; j’avoue que j’aurais hésité à la publier en ces temps difficiles. Il est vrai que mon engagement politique impose une certaine circonspection ! Les mots de l’excellent Frédéric Mistral posent la question de l’évolution du concept d’identité et il n’est pas sûr que le « nous devons être locaux et mondiaux » défendu par Monsieur Lisnard fasse écho à la pensée du regretté poète, à celle de ses compagnons, à celle de son époque…