ACHETEZ NICE MATIN !

TRIBUNE LIBRE DE DAVID LISNARD
Premier adjoint au Maire de Cannes
Conseiller général des Alpes-Maritimes
Lecteur chaque matin du journal

ACHETEZ NICE MATIN !

Nice Matin ne doit pas mourir, la presse écrite ne doit pas mourir, elle doit s’adapter.
L’enjeu, ce sont des centaines d’emplois, notre santé démocratique et un certain mode de vie.

Achetez Nice Matin ! Cette apostrophe ne s’adresse pas (seulement) à des éventuels repreneurs du capital, mais à tous les azuréens et lecteurs potentiels. Oui, chaque matin, achetons le journal. Il en va de l’existence même d’une des plus grandes entreprises de la région.

Et puis il y a des rituels qui contribuent aux petits bonheurs d’une vie. Comme celui de lire son journal (ses journaux), chaque matin, une main qui tourne les pages, l’autre qui… renverse le café. Je préfère sans hésitation parfois m’énerver en parcourant certaines lignes que de subir l’absence de l’information de proximité !

Or, pour des raisons structurelles et circonstancielles, la survie de Nice Matin, institution locale s’il en est, s’avère menacée dans les prochaines semaines, au détriment d’abord de ceux qui y travaillent, ensuite de la qualité de notre démocratie locale au quotidien. La question est donc, à mes yeux à la fois de citoyen, d’élu et de lecteur, majeure en premier lieu pour ses conséquences humaines potentiellement douloureuses pour les employés, en second lieu pour le climat social et politique local, qui ne peut se passer d’une information accessible et partagée par le plus grand nombre. Tout citoyen, tout démocrate ne peut en tout cas rester insensible à cette crise aigue – la plus grave de son histoire – de « notre » quotidien régional payant.

Bien-sûr, la survie de Nice Matin dépend, ne l’occultons pas, de la capacité de son actionnaire à diriger un tel groupe, à prendre les bonnes décisions, comme de celle de ses salariés à jouer collectif, à accepter des remises en causes organisationnelles et sociales.

A bout de souffle

Mais plus globalement, les difficultés chroniques que rencontre depuis plusieurs années Nice Matin illustrent la crise qui frappe le monde de l’édition en général et celui de la presse écrite en particulier, nationale et régionale, en France et à l’étranger. Le groupe, qui détient les quotidiens Nice-Matin, Var-Matin et Corse-Matin, est confronté à de graves difficultés financières ; elles mettent aujourd’hui en péril son existence, malgré son ancrage local et sa notoriété sans équivalent dans le sud est de la France. Car Nice Matin reste une grande marque construite sur plusieurs décennies.

Si, au lendemain de la Libération, la presse écrite a connu un essor formidable, marquant son apogée en 1946 avec le recensement de 28 quotidiens nationaux et 175 quotidiens locaux, elle ne cesse de diminuer depuis. Dès 1947, 23 quotidiens disparaissaient du paysage médiatique. Ils ne sont plus que 78 aujourd’hui (avec les gratuits) sur les 203 comptabilisés aux plans local et national à la fin de la guerre.

En France, des titres nationaux de la presse quotidienne au tirage pourtant historique ont fini par disparaître des kiosques, tels le mythique France Soir, qui tirait à 1,1 million d’exemplaires en 1960 contre
62 000 en 2004, ou encore La Tribune et avant eux le regretté Quotidien de Paris de Philippe Tesson, et Le Matin, alors que l’Etat – d’ailleurs épinglé par la Cour des Comptes – a doublé son aide financière au secteur, passée de 170 millions d’euros en 2008 à 324,3 millions en 2009.

Plusieurs paramètres sont liés à ce phénomène inscrit dans la durée :

  • la révolution technologique, qui accompagne le changement des comportements ;
  • les évolutions technologiques ;
  • la mutation générationnelle, avec une habitude de lecture moins régulière ;
  • la crise économique.

La libéralisation des ondes au début des années 1980 a généré la création de nombreuses radios locales, notamment associatives, capables de proposer gratuitement, avec des degrés variables de professionnalisme, une actualité en temps réel. Il s’agit d’une première révolution dans le monde des média, que l’essor de l’offre audiovisuelle est venu renforcer avec le développement des chaînes généralistes et thématiques accessibles depuis le câble et le satellite, ainsi que la création et la multiplication des chaînes d’information continue.

Mais, sans nul doute, le plus grand coup porté à la presse écrite quotidienne réside dans l’avènement des technologies numériques, de l’internet et de la téléphonie mobile, qui fournissent autant d’accès nouveaux à l’information mondiale, en temps réel, avec une complémentarité des outils (texte, photo, audio et vidéo) au sein d’un même support web qui généralise par ailleurs l’interactivité avec le lecteur. Le contenant crée une addiction à l’information en temps réel et modifie le contenu, les formats, l’écriture au sens large du terme.

Ainsi, on compte déjà plusieurs centaines de sites de presse en ligne, qu’ils soient généralistes ou spécialisés dans l’information politique, économique, culturelle, sociale, sportive qui proposent une actualité immédiate, factuelle, comme des sujets plus travaillés : reportages, interviews, dossiers, etc. L’attractivité de ces nouveaux vecteurs d’information pour le public n’a pas échappé aux annonceurs. En 2012, aux Etats-Unis, la publicité en ligne atteignait plus de 37 milliards de dollars, soit 3 milliards de plus que pour l’édition. Le Financial Times et le New York Times enregistrent aujourd’hui plus de profits avec leurs versions numériques que celles en kiosque. La France suit, dans une moindre mesure, cette tendance comme en témoigne déjà le transfert des petites annonces, qui constituaient une part importante des recettes de la PQR (presse quotidienne régionale) vers le net. Au final, le chiffre d’affaire global de la presse écrite a chuté de plus de 30% entre 1990 et 2012.

Quelles conclusions et perspectives en tirer ? La presse écrite est-elle au bout du rouleau de ses rotatives ?

Nouvelle vague

Indiscutablement, elle vit une profonde mutation. Mais sa force est de rester un élément structurant de la démocratie. Elle porte une part de notre histoire collective. Qui a oublié le J’accuse de Zola dans L’Aurore en 1898 ? Qui a oublié la contribution de Combat, Défense de la France, Le Franc-Tireur, Libération, Témoignage chrétien, etc., presse clandestine sous l’occupation nazie, dans l’action de la Résistance ? Qui a oublié la création de L’Express par JJSS et Françoise Giroud, son militantisme en faveur de Pierre Mendès-France entre autres, de l’indépendance de l’Algérie également ou encore du droit des femmes, toujours sous une forme avant-gardiste qui a inspiré bien des média de tous bords dans le traitement de l’information ? Tout au long de l’histoire, le papier a été le support de l’expression libre et engagée. Aujourd’hui, la presse écrite, pour survivre, doit adapter ses structures aux nouvelles attentes des lecteurs et aux nouveaux modes de « consommation » de l’information.

Le groupe Nice Matin, qui s’inscrit dans une longue histoire régionale, ainsi que ses salariés, sont en mesure de relever ce défi. Le devenir du titre n’est pas qu’une affaire interne à l’entreprise, c’est aussi l’affaire de tous les azuréens qui y sont attachés. Or, on peut craindre que la réduction des charges de 14 millions d’euros, annoncée dans le cadre d’un nouveau plan de restructuration concernant environ 180 postes, ne change pas grand chose à la situation et n’empêche pas son aggravation à terme, sauf si ledit plan est d’abord revu et pensé comme un vrai projet d’avenir et de développement du journal. La rentabilité ne se gagne pas seulement par la multiplication des coupes sombres mais aussi à travers un plan de développement innovant, audacieux, visionnaire, couplé bien-sûr  à une gestion rigoureuse et cohérente dans la durée. Des signes ont été donnés avec un nouveau format, une nouvelle maquette, de nouveaux compléments éditoriaux quotidiens, une meilleure visibilité sur le net. Mais, le contexte, avec une diffusion passée de 134 000 exemplaires en 2002 à 98 300 en 2012, exige plus.

L’histoire a montré que les naissances de nouveaux média (la radio d’abord, la télé ensuite, les supports sur le net à présent) qui tous ont constitué une révolution à leur époque, n’ont jamais entraîné la disparition d’une technologie au profit d’une autre. Toujours, elles se sont additionnées et complétées sans faire disparaître les autres modes de diffusion de l’information.

Cependant, tous ces anciens supports avaient leurs caractéristiques propres : l’information en temps réel et la praticité de l’écoute pour la radio, la puissance de l’image pour la télévision, la pluralité et l’exhaustivité des sujets pour la presse écrite. Aujourd’hui, le web réunit toutes ces fonctionnalités des média mais potentiellement en mieux, en proposant de l’interactivité, des liens hypertextes, du ciblage, etc.

Ecrire pour exister

Exister, c’est se distinguer. Et inversement. C’est pourquoi, j’ai l’intime conviction que pour la presse quotidienne – pour la presse magazine, le problème est encore différent -, loin d’une logique de mutualisation éditoriale et économique, souvent privilégiée en pareil cas, seule l’existence de deux rédactions distinctes et indépendantes l’une de l’autre au sein d’un même titre, avec un contenu propre à chacun et adapté au public ciblé, pourra concilier la coexistence des supports papier et web. L’expérience de plusieurs publications en témoigne qui ont su redresser leurs recettes grâce au support numérique avec la même exigence de qualité et de fiabilité de l’information traitée. Mais ces publications ont su adopter, tout en veillant au respect de leur identité, un traitement différencié de l’information calqué précisément sur les habitudes de leurs lecteurs. Il ne s’agit donc pas de substituer le numérique au papier mais de mettre en avant une complémentarité qui permet des abonnements couplés et de l’achat publicitaire cross média. Chacun développe ainsi son propre contenu et a son propre modèle économique.

Nice Matin est un élément structurant de l’information locale. Seul média quotidien à traiter l’actualité des communes du littoral comme des villages du moyen et haut pays, il participe activement, depuis sa création à la Libération et au gré de ses évolutions, à la cohésion territoriale de notre région. Il est un trait d’union entre les acteurs politiques, sociaux-économiques, culturels, sportifs, associatifs et l’ensemble de la population. Par la multiplication de ses rédactions de proximité, son réseau de correspondants, il assure ainsi une couverture de l’actualité locale qui fait référence, qu’elle soit de première importance ou non.

Voilà pourquoi sa pérennité est essentielle et doit pouvoir être garantie, avec l’emploi des forces vives de ce journal, dans la durée. Tous les métiers de journalistes, photographes, graphistes, imprimeurs, administratifs, qui contribuent chaque jour à nourrir notre regard sur la société en général et sur la vie de notre région en particulier, méritent le soutien de tous ceux qui ont la curiosité de l’autre et le goût du vivre ensemble.

Souhaitons que le groupe Nice Matin, par son actionnariat et ses salariés, parvienne à un accord social et à un projet de développement numérique innovant et créatif, qui permettront de sauver le journal quotidien de la région et aux lecteurs, réguliers ou occasionnels, de pouvoir toujours disposer d’une information  professionnelle, au plus près de la vie locale.

Pour cela, il faut aussi que le public en prenne conscience et redevienne lecteur, donc acheteur.

David Lisnard, le 21 octobre 2013

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22 octobre 2013 - 14 h 00 min

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