Une bien belle rencontre

« Génie ou hasard ? Transcendance ou chance ? Grandeur ou circonstance ? Ces oppositions s’expriment souvent à l’occasion des débats sur l’appel du 18 juin et de l’exégèse de l’œuvre gaullienne.

Or, c’est précisément dans la rencontre entre une circonstance et un homme, rencontre devenue épopée glorieuse, que résident tout le mystère positif et la portée du 18 juin. Cette rencontre est hasardeuse, chanceuse, circonstancielle ? Oui, mais elle est unique, et ses effets demeurent. Mieux, plus on s’est éloigné dans le temps du discours radiophonique, plus il prenait de l’ampleur.

Ce n’est qu’avec le temps et la construction a posteriori du passé qu’un acte devient fondateur.

C’est donc dans cette bien belle rencontre « de circonstance(s) », d’abord entre la France et elle-même, que le lancement de l’épopée de la France libre trouve tout son génie, sa transcendance, sa grandeur. Et son sens.

La preuve : l’appel du 18 juin 1940 – par définition éphémère, dont aucune copie de l’enregistrement n’existe – est à ce point devenu inscrit dans notre génome national que ses échos continuent de se propager, nourrissant notre quête pour en expliquer les coulisses ou en exploiter les séquelles. Il suffit de voir les unes de la presse et les papiers consacrés à l’évènement depuis dix jours pour en être convaincu.

Car il est des faits dont on ne peut comprendre la signification et la portée réelle qu’une fois connue la fin de l’histoire, lorsque les passions se sont assoupies et définitivement cristallisées.

L’appel du 18 juin échappe-t-il à cette loi ? D’emblée, son impact a porté plus loin que l’immédiat.

C’est pourquoi il reste essentiel dans notre histoire et à part dans notre mémoire : quoi qu’on en pense ou dise, cet appel n’est comparable à rien d’autre de commun dans notre longue épopée nationale, forgée pourtant des gloires de tant de braves.

Le 18 juin 1940 a ouvert une page blanche sur l’avenir de notre pays. Il ne fut pourtant qu’un instant bref, circonscrit dans le temps et sur les ondes ; quelques minutes d’une voix venue d’ailleurs, à peine audible et si retentissante, clandestine et si puissante.

En cette sombre année 1940 tellement lourde pour la France, un homme seul et sans pouvoir a défié les pleins pouvoirs d’un Maréchal auréolé des faits d’armes de la grande guerre.

Voilà pourquoi cette « séquence » du 18 juin reste unique. Elle est un coup de tonnerre en rupture radicale avec l’histoire telle qu’elle était écrite.

Si le 18 juin est d’abord un appel, il est aussi le sursaut qui devait préparer la lame de fond de la victoire pour installer la France dans son camp.

Cet appel est à lui seul l’instant névralgique qui a fait basculer le destin d’une nation.

Il est le signal de ralliement qui a permis de résister au souffle dévastateur de l’effondrement moral et du déshonneur de la France.

Il reste aujourd’hui encore, le mythe fondateur qui a ouvert le chemin de la liberté dans le désordre de la guerre.

Mais surtout, n’oublions pas qu’il porte en lui cette exceptionnelle rencontre entre un homme et une circonstance si chère au Général ; et cela tient du génie personnel et du sens de l’histoire si indéfectiblement attachés au de Gaulle des années de guerre et des combats de plomb.

Charles de Gaulle avait annoncé la couleur ! Dans Vers l’armée de métier, il écrivait : « L’action, ce sont les hommes au milieu des circonstances ». C’était en 1934. Six ans plus tard, il prononcera l’Appel, action suprême au milieu de circonstances exceptionnelles.

Soixante-dix ans nous séparent de cette incandescence oratoire.

Les hommages ne cessent d’être rendus pour témoigner, à travers cet appel, de la grandeur de l’homme et de la petitesse de l’Etat Français vichyste.

Les leçons ne cessent d’être tirées pour saluer le courage de tous ceux qui, dans le sillon de cet appel, refusèrent de subir silencieusement un destin qu’ils n’avaient pas choisi et le renoncement honteux à leurs idéaux les plus élevés.

Cette réprobation s’imposait à leur conscience, donnant du courage à ces hommes et à ces femmes qui ne pouvaient concevoir que l’on puisse à la fois trahir son idéal et sa patrie.

Grâce à la voix puissante du Général de Gaulle, eux, si différents dans leur vécu, devenaient semblables dans leur destin.

La marche de leur histoire devait s’inverser. Cela ne souffrait ni aucune faiblesse, ni le moindre tremblement.

Par cette attraction, l’appel du 18 juin 1940 est devenu la nouvelle table des lois de la grandeur de la France.

Mais au-delà des hommages et des leçons – bien légitimes – de cet appel nous pouvons nous interroger sur ce qui en fait durablement un « sacre républicain ».

En écho à la déclaration du 17 juin du Maréchal Pétain, seule la voix de De Gaulle s’éleva et résonna dans la nuit de la France asservie.

La radio n’a pu témoigner à l’époque de ce que la télé – dont le Général sera un grand « usager » et même un « bon client » dirait-on aujourd’hui – aurait pu montrer de ce visage que marquait la certitude de son destin.

C’est dans sa voix et dans ce maintien que de Gaulle a marqué l’opinion et c’est en se tenant au plus près de ses vibrations initiales qu’il a ému son âme.

En ayant à ce point l’instinct de son pays, le général de Gaulle est devenu cette haute silhouette reconnaissable entre toutes.

Longtemps après le 18 juin et aujourd’hui encore, la France reste profondément attachée à l’incarnation de son unité, de sa continuité et de sa grandeur dans un homme. En tout cas, espérons-le et entretenons la flamme.

Car jamais une telle « exhortation » n’a si précisément atteint le cœur, la conscience et la fierté de tous qui ont su repérer dans la voix du général de Gaulle, l’incarnation de leur propre courage et le courage de leur propre dignité.

Notre esprit, dans ses replis les plus obscurs, nourrit toujours cette illusion d’un recours qu’il place au dessus du commun des mortels.

Le 18 juin 1940, le général de Gaulle, personnifiait ce secours. Et s’il a continué, dans le monde nouveau qui se profilait avec tant de secousses, à dominer son époque de toute sa stature, c’est parce qu’elle était pour les Français la face visible d’une stabilité intangible et hautement rassurante.

C’est le fait d’un amour de la France que rien ne pouvait atteindre puisqu’il s’agissait d’un acte de foi.

Cette approche, quasi religieuse et exclusive du pays, forme les liens secrets où se condensent toute la force de cet homme et toute la puissance de son appel.

Elle donne la clé d’une conjugaison, rare à ce niveau, entre l’action historique et le destin personnel.

Le général de Gaulle a montré qu’il n’existe pas de discipline plus haute que celle qu’un homme s’impose à lui-même.

En ce sens, pour lui-même et pour le France, il n’a eu de cesse de réduire la distance entre la volonté et ses effets.

Son credo fut : « j’ai décidé de placer la France dans le camp des vainqueurs ».

A cet ordre donné au destin, on peut renvoyer le mot de Malraux : « le courage est une chose qui s’organise », tant il est vrai que les héros sont davantage condamnés à se donner les moyens de leur politique qu’à faire la politique de leurs moyens.

Alors, en ce jour de commémoration de l’appel du 18 juin, il serait blasphématoire de soupçonner le Général d’avoir « prémédité son coup et soigné son affaire ».

Mais il n’est pas insultant de penser qu’il se soit tenu prêt à tout évènement jusqu’à ce qu’il puisse lui-même préparer l’événement.

Bien au contraire, c’est montrer qu’il était à rebours de tous les aphorismes dont celui qui prétend que seule la guerre forge des héros, puisque par son idée et son ambition de la France, le général de Gaulle a laissé ses « dons » s’accomplir dans une souveraineté bien plus que militaire.

Alors, peu importent les ressorts intimes qui l’ont fait sacrifier son repos à son devoir, il reste exceptionnel dans sa rencontre avec la destinée de la France. Et quelle que soit même l’exagération de ses qualités, la porte a encore du mal à se fermer derrière son ombre…

En juin 1940, la France cherchait un homme qui soit à sa hauteur ; la même année, le général de Gaulle cherchait un pays qui soit à la sienne. »

Au sujet de cet article

26 août 2010 - 7 h 04 min

Oui ou Non


2 Commentaires

  • Dominique 18 juin 2010 - 9 h 30 min

    Twitter, FaceBook, je ne sais pas…
    En tout cas, un autre mot à la mode actuelle : je dirai simplement : le Général De Gaulle a su « positiver ».
    Merci à David de ce rappel de l’Histoire.
    Merci au récit « vivant » de Gilbert Antonin qui m’a fait prendre conscience de l’importance de cet appel du 18 juin ; en le lisant j’y étais alors que je n’étais pas encore née. J’en ai eu les larmes aux yeux.
    Tout simplement merci.
    Domi

  • ingallinera sophie 19 juin 2010 - 14 h 45 min

    Le18 juin ne pourrait il pas devenir un jour de fête nationale puisque c ‘est un acte fondateur de la république !
    Vive la France !
    Vive Cannes!