Qui est cet autre qui me doit quelque chose ? Réflexion sur l’égoïsme social

« La réforme des retraites et les prises de position qui l’accompagnent en sont le révélateur du moment : il s’est développé en France ces dernières décennies une forme d’égoïsme social.

Celui-ci consiste pour un individu à s’exonérer d’une responsabilité dans le financement et l’équilibre global du système des revenus de transfert, à se distinguer de la société et donc à ne pas se considérer comme une de ses composantes, à voir celle-ci comme une sorte de « big mother » toujours prompte à donner son sein nourricier.

L’égoïste social défend son allocation et autre revenu de transfert avant la pérennité du système qui permet de générer cette allocation ou ce revenu.

Le « raisonnement » est toujours le même : « de l’argent, il y en a dans ce pays ». Et la puissance publique serait là pour le prélever et aller le chercher – dans la logique du « toujours plus » déjà vulgarisée il y a presque 30 ans par François de Closets – pour le donner à celui qui considère que son avantage est acquis, ad vitam aeternam, quels que soient les principes de réalité. L’ »autre », car il faut forcément un autre pour cotiser, doit donner plus pour répondre au besoin de celui qui peut descendre dans la rue ou créer le buzz en sa faveur.

Ce raisonnement, non pas d’un point de vue philosophique mais pour ce qui relève de la gestion des comptes publics, pourrait se défendre, s’il ne se heurtait à deux vérités, dont celles et ceux qui se contentent de critiquer le projet de réforme des retraites sans rien proposer hormis d’aller chercher de l’argent « ailleurs » commettent un déni : déni de réalité démographique, déni de réalité budgétaire.

Sans reprendre ici l’ensemble des données économiques et socio-démographiques, rappelons les quelques vérités suivantes :

1. La France comptait 4 actifs pour 1 retraité en 1960, elle en compte 1,8 aujourd’hui, et en comptera 1,2 en 2050.

2. Quand l’âge de départ à la retraite était en France à 65 ans, au moment de la décision de 1981 (erreur historique), l’espérance moyenne de vie était de 72 ans. Aujourd’hui, alors que l’âge de la retraite est à 60 ans, l’âge moyen d’espérance de vie est de 82 ans. S’ajoutent à cela l’arrivée à la retraite de la génération dite du « baby boom » d’une part et l’entrée plus tardive sur le marché du travail, en raison de l’allongement de la durée des études, des nouvelles classes d’âge actives.

3. D’un point de vue financier, les cotisations sociales, dont la pesanteur est déterminante dans les prélèvements obligatoires, sont les plus lourdes de l’OCDE. En ce qui concerne le taux de cotisation retraite, il est l’un des plus élevés des pays développés, puisqu’il représente en France 29 % des salaires, contre 19 % en Allemagne et 10,5 % en Suède, pour citer des pays possédant des systèmes sociaux performants.

4. Les prélèvements obligatoires (impôts et charges) sont en France parmi les plus élevés au monde, avec un taux approchant les 44 % du PIB (la dépense publique représente 55 % du PIB ; la différence, c’est le déficit public !), c’est-à-dire du total des richesses produites, contre 36 % en Allemagne et 33 % en Espagne, pour ne prendre que ces exemples. Ce montant très élevé de prélèvements obligatoires constitue bien sûr un handicap pour la compétitivité de nos entreprises, donc dans notre capacité à affronter la concurrence et ainsi à créer des emplois. Il se fait en outre au détriment de la consommation et de l’investissement. Il révèle enfin une société de l’assistanat, où les bénéficiaires de revenus de transferts sont de plus en plus nombreux, et les cotisants de plus en plus en plus étouffés. C’est ainsi que s’organise depuis plus de trente ans le sacrifice croissant des classes moyennes et l’augmentation de la pauvreté. les plus aisés ont toujours la solution, eux. Elle consiste souvent, hélas pour nous, à s’expatrier vers des cieux plus positifs. Augmenter les prélèvements (ce que propose notamment le PS) pour financer les retraites reviendrait par conséquent à créer du chômage supplémentaire.

5. La France connaît un endettement public qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre budgétaire, c’est un euphémisme. Chaque actif a déjà sur sa tête l’épée de Damoclès d’un endettement de 150 000 euros, en tenant compte des engagements de l’Etat pour la retraite des fonctionnaires !

6. Enfin, contrairement au bourrage de crâne dont sont manifestement victimes certains étudiants et lycéens, il n’y a pas de corrélation entre le taux d’emploi des seniors et le taux de chômage des jeunes. Ou alors cette corrélation est inverse. La France en fait la démonstration par l’absurde : son taux d’emploi des 15-24 ans est l’un des plus faibles de l’OCDE, avec 32 % ; parallèlement son taux d’emploi des seniors est lui aussi l’un des plus faibles de l’OCDE, avec 39 %. La Suède atteint un taux d’emploi des seniors de 70 % et le Danemark 60 %. Une étude économique a conclu que l’augmentation de 1 % du taux d’emploi des seniors se traduit après cinq ans par une augmentation de 0,5 % du taux de l’emploi des jeunes et une baisse de leur taux de chômage de 0,9 %. Car l’économie s’appréhende en termes de flux et non de stock. C’est pourquoi les 35 heures ne produisent pas d’emplois mais en détruisent, de même que l’abaissement de l’âge de la retraite qui, après 1981, s’est traduit parallèlement par une augmentation rapide du nombre de chômeurs de 1 million !

On aurait pu dès lors imaginer que le débat sur les retraites porterait sur la pertinence de préserver ou non le régime de répartition, que les défenseurs d’un système par capitalisation allaient manifester contre la réforme du gouvernement…

Or, il n’en fut rien. Il a été admis qu’il fallait sauver le régime de solidarité entre les générations.

Aussi, compte-tenu de ces réalités budgétaires et financières, de ces réalités démographiques et de la réalité de l’aspiration des générations actuelles et futures à ne pas voir leurs pensions de retraite (trop) diminuer, le principal curseur reste bien celui de la durée des cotisations et de l’âge minimal du départ à la retraite combinés à celui de l’âge garanti à taux plein.

Quoi qu’il en soit, au-delà de toute approche partisane, les autres pays n’hésitent pas à agir dans cet esprit, dans une approche responsable. L’Allemagne en est un exemple, avec le report progressif de l’âge légal de départ à la retraite à 67 ans.

Tout cela nous ramène à une évidence : la société est constituée des individus qui la composent et ne doit pas être considérée comme une entité extérieure à l’homme, qui peut faire son bonheur ou son malheur. En attendant, chacun va devoir se remettre en cause, élus compris évidemment, pour régénérer le sentiment d’appartenance à la Collectivité qui crée non seulement le civisme mais la citoyenneté, c’est-à-dire la liberté individuelle co-responsable du bien commun.

Au risque sinon d’accélérer le déclin relatif de notre pays, qui perd des parts de marchés, se complait dans la complainte, cultive l’intelligence inutile et facile du pessimisme (les sondages d’opinion réalisés en Europe le démontrent), décourage ceux qui veulent créer, offre le spectacle affligeant de l’égoïsme social, fruit collectif de l’égoïsme individuel. » Cannes, le 19 octobre 2010

Au sujet de cet article

9 novembre 2010 - 17 h 35 min

Oui ou Non, Sur le terrain


13 Commentaires

  • nadia moussalem 19 octobre 2010 - 18 h 28 min

    One man’s vision will remain a nice dream… a group’s vision becomes reality. Let’s renew the reality!

    cette phrase que je viens de lire résume ta réflexion sur l’égoïsme social !
    apparemment il y a un grand nombre de personnes qui n’ont pas compris l’utilité de cette réforme ! Pire ils n’ont RIEN compris ! ils sont dans la rue, ils cassent, ils détruisent … au fait qui va payer ? il faudrait réfléchir à la manière d’expliquer , peut être dessiner nos enfants croulant sous les dettes déjà … je suggère d’expliquer les réformes aux élèves du Primaire afin de trouver la bonne manière de les présenter à ceux qui sont dans la rue !

  • sixtematik 19 octobre 2010 - 18 h 39 min

    Article TRES pertinent.

    Le dernier paragraphe retranscrit completement mon sentiment en tant que jeune entrepreneur dans mon pays que j’adore mais qui me pousse malheureusement de + en + à aller créer mes richesses ailleurs.

  • Piergal 19 octobre 2010 - 18 h 43 min

    je ne peut que souscrire a ces remarques pertinentes .Malheureusement la « rue » n’est pas d’accord.Dans une certaine etude j’avais prevu ce phenomene ,il s’est helas realisé et les forces de subversion on été jusqu’a mobiliser les jeunes qui evidemment ne connaissent que peu de choses dans ce domaine extremement complexe .ILs devraent au contraire souscrire ce »debut » de reforme..
    Une remarque ,deja faite , mais qui est capitale: les syndicats ,partenaires quasi exclusifs du gouvernement ne representent que 8% (!!!!)des salariés.Ou sont les artisans ,commerçants,agriculteurs professions liberales?les deux dirigeants syndicaux n’ont aucune vocation,aucun mandat pour me representer et je crois que la strategie gouvernementale aurait du elagir ce debat national a tous kes citoyens y copris les 16M de retraités …

  • nadia moussalem 19 octobre 2010 - 19 h 26 min

    pédagogie, tu nous manques !

  • Frank Chikli 20 octobre 2010 - 0 h 06 min

    De l’égoîsme à l’irresponsabilité…

    Responsable est cette réforme des retraites menée par un gouvernement courageux qui se préoccupe plus de l’avenir de la nation que des échéances électorales.

    Irresponsable ce leader politique qui a appelé les étudiants à descendre dans la rue; au fait cette réforme n’est-elle pas construite pour protéger les retraites des générations futures?

    Irresponsable ces leaders syndicaux qui ne projettent pas dans l’avenir les classes ouvrières de demain qui auront de réels problèmes de retraite.

    Responsable les politiques comme David qui expliquent cette réforme parce qu’il y a le savoir faire mais également le faire savoir… (et c’est peut être là qu’on pêche)

    Responsables les gouvernements à venir qui complèteront cette réforme par un alignement des régimes spéciaux (un cheminot d’aujourd’hui pilotant dans une cabine climatisée n’a aucun point commun avec son ainé qui alimentait sa traction au charbon). Il suffit d’analyser l’espérance de vie des différentes professions pour comprendre que la notion de pénibilité est dépassée.

    Responsable on doit tous l’être, ce n’est plus une qualité, c’est un devoir.

    « Responsablement » votre.

  • MR 20 octobre 2010 - 10 h 10 min

    Plus dure sera la chute!

    Raisonnement argumenté et solide, l’auteur est fidèle à ses bonnes habitudes…

    J’apprécie particulièrement le décroché de style qui intervient en cours de développement et qui nous fait passer d’une analyse technique étayée de la problématique des retraites, et donc de la nécessité de réformer ce système, pour trouver en conclusion un style propre à un billet d’humeur au ton corrosif.

    Il est bon de rappeler l’aberration d’imaginer conserver un système qui fait faillite et nous mène, pour l’heure et en particulier pour les jeunes générations, à la banqueroute.

    J’apprécie beaucoup l’allusion habile et justifiée à l’absence même de remise en cause du système de retraites par répartition. En l’occurrence, une bombe politique qui ne laisserait à aucun gouvernement le moindre espoir d’être maintenu…

    Enfin, une réflexion me vient à la lecture de ce texte.

    Le pendant de l’égoïsme social qui est pointez ici est à mon sens étroitement lié au désenchantement politique qui entraînerait une forme d’irresponsabilité politique diffuse.

    L’analyse est la suivante : Pour de nombreux citoyens, ceux qui s’expriment notamment dans les sondages, le discours basique est le même depuis quelques années « les hommes politiques sont tous les mêmes, etc., la politique ça ne m’intéresse pas, ils ne font rien pour nous… »

    Pour autant les hommes politiques restent les responsables identifiés; incapables a priori, toujours coupables a posteriori pourrait-on dire.

    Ainsi, en ne s’investissant plus dans la sphère politique, (engagement, militantisme, vote), en demeurant simple spectateur aussi exigeant qu’indifférent pour tout ce qui concerne le corps social auquel nous appartenons de facto, régi par des institutions dirigées précisément par des hommes politiques dont on s’est détourné, que peut-on constater?

    Nombre de nos concitoyens se sont eux-même abandonnés en négligeant le sort collectif et en lui préférant un désintérêt égoïste, » tant que j’arrive à m’en sortir moi-même… ».

    Or, avec le dossier des retraites, certains semblent redécouvrir qu’il y a un corps social auquel nous appartenons solidairement.

    Les manifestations et plus exactement le phénomène de rejet que nous pouvons observer révèlent à mon sens une crise sociale et culturelle importante.

    Dans notre époque où chacun développe un individualisme plus ou moins chevronné et revendicatif, établi en véritable mode de
    vie, le dossier des retraites rappelle à beaucoup de français qu’ils ne disposent pas des moyens pour assumer un tel ostracisme.

    C’est là peut-être la réminiscence douloureuse de cette réalité collective qui renvoie à la responsabilité de chacun dans notre destin commun.

    Quand les enfants rois redécouvrent la République…

  • TdePariente 20 octobre 2010 - 13 h 40 min

    (1/2)
    A la mesure de ce que je peux en comprendre, je suis entièrement favorable au report de l’âge minimum de liquidation des droits à la retraite.
    Il s’agit là de l’un des trois paramètres qu’a désignés le COR par l’interaction desquels les régimes des retraites parviennent à l’équilibre comptable.
    Les calculs du COR représentés par le schéma en abaque simulent l’intégralité des arbitrages possibles entre la hausse des prélèvements (i), le report de l’âge effectif de départ en retraite (ii) et le niveau des pensions (iii).

    L’équation se retranscrit ainsi:
    Taux Cotisation = [(Pension moyenne / Revenu moyen)] x [(Population en âge de retraite / Population en âge de travailler) x (1 – Taux d’activité / Taux d’emploi)]

    La formule est moins savante qu’elle n’en a l’air. Elle témoigne juste de ce qu’à l’équilibre, le taux de cotisation doit être égal au produit du taux de remplacement (pension/revenu) et du ratio de dépendance économique, lui-même impacté par la démographie.
    Les interactions ainsi décrites sont simples. A titre d’illustration, le COR calcule que si l’on voulait maintenir en 2050 le taux de prélèvement et le niveau des pensions inchangés par rapport à 2008, alors l’équilibre comptable du système requerrait un report de l’âge effectif moyen de départ à la retraite de l’ordre de 10 ans.

    La représentation schématique qu’a produite le COR, à partir de laquelle s’effectue la réforme en cours, désigne l’âge effectif de départ en retraite comme la variable d’ajustement la plus évidente. Tu le dis très bien toi-même.

    Or, et je veux en venir là, le pouvoir n’a, à ce jour, strictement aucune influence sur la réalité de ce paramètre.
    L’âge effectif de départ en retraite, tel qu’il s’observe en France, résulte de l’interaction entre l’offre de travail des salariés âgés (veulent-ils travailler ou pas?) et la demande de travail en salariés âgés, émise par le tissu productif.
    (…)

  • TdePariente 20 octobre 2010 - 14 h 01 min

    Précisément, le fonctionnement du marché du travail est en contradiction avec l’esprit de la réforme. Entre autres distorsions de marché, le dispositif de Dispense de Recherche d’Emploi (DRE) fait que le taux d’emploi des seniors chute significativement à partir de 55 ans, alors qu’il demeure élevé jusqu’à 54 ans. L’emploi des aînés est devenu une variable d’ajustement du marché. Pour preuve, l’âge moyen effectif de départ à la retraite est de 58 ans en France.

  • TdePariente 20 octobre 2010 - 15 h 45 min

    Pour des raisons techniques indéterminées, la fin de mon commentaire ne peut s’afficher. Je cherche une solution …

  • TdePariente 20 octobre 2010 - 16 h 01 min

    Vous trouverez ici mon commentaire complet :

    http://www.24aout.info/2010/10/20/commentaire-de-thomas-de-pariente-suite-au-billet-de-david-lisnard-19102010/

  • TdePariente 20 octobre 2010 - 16 h 03 min

    Vous trouverez ici mon commentaire dans sa totalité :
    http://www.24aout.info/2010/10/20/commentaire-de-thomas-de-pariente-suite-au-billet-de-david-lisnard-19102010/

  • David LISNARD 20 octobre 2010 - 16 h 18 min

    je vais voir comment régler ces problèmes d' »intendance » informatique.

  • angélique 20 octobre 2010 - 22 h 04 min

    Certaines idées ont le propre de pincer un nerf plus sensible qu’un autre. Comme celle d’une « big mother » au sein nourricier par exemple. Si une mère est sensée aimer tous ses enfants de la même manière, ce n’est pas toujours le cas; et le bec des classes moyennes a tendance à être plus négliger que les autres. Pour le coup, ce sont elles qui deviennent des vaches à lait. Je ne parle pas de ceux qui ont la chance d’avoir un toit et un emploi, puisque maintenant nos rêves sont revus à l’échelle de ces deux fondamentaux, mais des classes moyennes qui, même dans la précarité, n’ont pas complètement basculé. A force de camper sur des acquis intenables, ce sont elles qu’on entraîne dans la spirale descendante vers un strike final où tout le monde risque de s’étaler. C’est une évidence de la vie quotidienne et une douleur pour de nombreux foyers. Elles sont moins tapageuses que certains défilés mais pas moins réelles. Ces catégories intermédiaires qui ont trop pour bénéficier de la redistribution et pas assez pour s’en sortir à la fin du mois ont aujourd’hui le double souci de rester debout et de le faire face aux vents contraires et même hostiles de ceux qui bloquent le peu d’économie réelle qui leur sert d’expédients. Je ne sais pas au final quelle sera la retraite d’un cheminot et à vrai dire, je ne sais même pas ce qu’est un cheminot. Je sais en revanche quelle n’est pas la « chance » , aujourd’hui même, pour une épouse d’artisan en retraite, de se faire soigner décemment. La réalité des retraites, c’est aussi cela. Ca casse un peu l’ambiance des manif, c’est moins exalté que la promesse d’un « grand soir », mais ça gâche les petites soirées de ceux qui ne limitent pas leurs calculs aux bouliers corporatistes.